Art Neanderthalien ?

Le rapport 238Uranium/230Thorium révèlerait-il les capacités artistiques de l'homme de Neanderthal ?


Résumé

Des études antérieures avaient suggéré que, comme l’homme moderne, l’homme de Neanderthal avait été capable de laisser des traces picturales dans certaines grottes. Dans cet article, Hoffmann et al. ont utilisé la méthode de datation à l’Uranium-Thorium pour dater des échantillons de calcite prélevés dans différents sites en Espagne. Ils montrent que les peintures et dessins présents dans ces grottes (mains au pochoir, animaux, figures géométriques, etc.) datent de plus de 64 000 ans. Ils sont donc les plus anciens vestiges de peintures rupestres jamais découverts. Mais, fait plus intéressant encore, ils précèdent l’arrivée de l’homme moderne en Europe de plus de 20 000 ans, ce qui suggère qu’ils ont été laissés par l’homme de Neanderthal. Ce dernier possédait par conséquent une capacité de symbolisme plus forte que celle qu’on lui avait prêtée jusqu’alors.


 

J'avais déjà eu l'occasion de parler de Neandrethal sur ce blog il y a quelques mois (voir: Les dents de Neanderthal). Aujourd'hui il s'agit d'une tout autre affaire. Un article récemment publié dans Science (Hoffmann et al. U-Th dating of carbonate crusts reveals Neandertal origin of Iberian cave art. Science 359, 912–915,  2018) pourrait faire l’effet d’une bombe dans le petit monde des scientifiques dont la spécialité est l’étude de l’homme de Neanderthal, notre lointain cousin.

 

Deux éléments sont à prendre en compte avant de poursuivre.

1. Méthode de datation par l’Uranium-Thorium (Wikipédia)

L'Uranium 238 se désintègre lentement (avec une demi-vie de 4.47 milliards d'années) pour se transformer rapidement en Uranium 234 (demi-vie 245 000 ans), lequel se désintègre ensuite en Thorium 230 (demi-vie 75 000 ans). Contrairement à l'Uranium, le Thorium est insoluble dans l'eau. L'eau (de mer ou toute eau courante) contient donc de l'Uranium 238 en équilibre avec l’Uranium 234 en très faible quantité (3 mg/d'Uranium par mètre cube d'eau). Cependant, l’eau ne contient pas de Thorium, qui précipite quand il est formé. Si un matériau dur se forme au contact de cette eau, par exemple du carbonate de calcium sur les parois d'une grotte, il piège l'Uranium dissous dans l'eau. Au fur et à mesure que le temps s’écoule l’Uranium 238 se désintègre en Uranium 234 lequel se désintègre en Thorium et celui-ci s'accumule dans le matériau. Le rapport isotopique de Thorium 230 à l'Uranium 238 fournit donc une mesure du temps écoulé. Cette méthode de datation a une sensibilité optimale pour des périodes de l’ordre de 50 000 à 100 000 ans.

 

2. Données les plus récentes sur la chronologie de l’“extinction” de Neanderthal

Selon les dernières études (Higham et al. Nature 2014), Neanderthal se serait éteint en Europe il y a entre 39260 et 41030 ans, et à des temps différents selon les régions (entre 40 000 et 45 000 ans). Les résultats révèlent que les hommes anatomiquement modernes (nos ancêtres directs, Homo sapiens) seraient arrivés à cette période et cela signifie que les deux populations, Neanderthal et  Homo sapiens ont dû cohabiter pendant environ 2600 à 5400 ans. Cette période offre un temps amplement suffisant pour que la transition de culture, de comportement et d’échange génétique (croisements) ait eu lieu entre ces deux groupes.

 

Revenons maintenant aux résultats de Hoffmann et al., publiés le 23 Février 2018

L’origine du symbolisme dans la culture humaine est une des grandes interrogations de la paléoanthropologie moderne. Les traces de ce symbolisme se retrouvent dans les ornements, les pigments minéraux, les griffes d’oiseaux ou les plumes. L’art rupestre constitue une des formes les plus prégnantes de ce symbolisme, mais on ne sait que peu de choses sur la chronologie de son apparition du fait des incertitudes dans les datations. Certains auteurs avaient déjà proposé l’intervention de Neanderthal dans cet art rupestre. Cependant, là encore les datations imprécises et l’impossibilité de discerner entre événement naturel et modification intentionnelle n’ont pas permis de conclure.

Et c’est là que l’utilisation de la méthode de datation par Uranium-Thorium prend tout son sens. Dans ce travail les auteurs ont pu dater diverses performances picturales en analysant le rapport Th/U dans le carbonate de calcium qui s’était déposé au dessus la peinture (âge minimum) ou qui était présent sous la couche de peinture (âge maximum) laissée par les artistes de l’époque. Cette analyse chronologique par couches successives est un élément important du contrôle-qualité de la méthode : forcément l’âge mesuré doit augmenter au fur et à mesure que l’on descend dans les couches de calcite.

Dans ce travail les auteurs ont utilisé cette méthode pour dater des peintures et dessins retrouvés dans trois grottes en Espagne : La Pasiega (Cantabria), Maltraviesco (Extremadura) et Ardales (Andalucia), occupées par des humains durant les derniers 100 000 ans, au moins.

 

Description des peintures et dessins retrouvés dans ces grottes

  • La Pasiega : peintures en rouge et noir, groupes d’animaux, lignes, signes claviformes, et possibles représentations anthropomorphes (Figure 1).

 

La pasiega

 

Figure 1. Dessins de la grotte de La Pasiega. Groupe pictural. Insert: le dépot de calcite sur la ligne rouge verticale a été analysé et l'âge minimum en est 64 800 ans. (Hoffmann et al. 2018).

 

  • Maltravieso : au moins 60 mains au pochoir, dessins géométriques, points et traiangles, figures gravées et peintes (Figure 2).

 

MaltraviescoMaltraviesco 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 2. Main au pochoir dans la grotte de Maltraviesco. Photo de gauche: une main au pochoir (photo originale). L'insert montre le dépot de calcité utilisé pour la datation (âge minimum, 70 000 ans). Photo de droite: même photo après traitement avec le logiciel DStretch permettant l'amplification des contrastes (Hoffmann et al. 2018).

 

  • Ardales : très nombreuses peintures (>1000) et gravures de formes diverses incluant des mains dessinées au pochoir, points, disques lignes et autres formes géométriques et représentation figuratives d’animaux (chevaux, biches et oiseaux) Figure 3.

 

Ardales

 

Figure 3. Peinture sur stalactites dans la grotte de Ardales. Le rectangle blanc de la photo de gauche montre l'aire représentée à droite. Datation minimale 65 500 ans (Hoffmann et al. 2018).

 

Conclusion des auteurs

Les âges minimum les plus élevés des œuvres découvertes dans les trois grottes sont proches et de l’ordre de 65 000 ans, c’est à dire qu’ils précèdent largement l’arrivée de l’homme moderne en Europe, estimée autour de 40 à 45 000 ans. Nos datations montrent que les peintures rupestres de ces grottes ont été réalisées au moins 20 000 ans avant. A cette époque, la péninsula Ibérique été exclusivement peuplée de Neanderthaliens comme le montrent de nombreuses études des restes humains.

Les artistes qui ont peint dans ces grottes étaient donc des Neanderthaliens.

 

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Date de dernière mise à jour : 27/02/2018