Moratoire sur l'édition génomique transmissible

Ou

Laisser l’embryon tranquille !

L’édition génomique qui consiste à corriger des mutations génétiques délétères (voir sur ce site) porte d’immenses espoirs, notamment et entre autres, pour le traitement des maladies génétiques rares, mortelles et incurables.

Elle peut être utilisée en médecine de deux façons :

  • soit sur des cellules somatiques (cellules non reproductrices, kératinocytes, hépatocytes, etc.) ou tissus de l’organisme (par exemple des cellules du sang, de la peau, du foie, du poumon, etc.), et dans ce cas la modification génétique apportée disparaîtra lorsque la cellule mourra et ne sera pas transmise à la descendance.
  • soit sur les lignées germinales : spermatozoïde, ovocyte, ou embryon. Dans ce cas, la modification génétique sera transmise non seulement à toutes les cellules de la personne en devenir, mais également à toute sa descendance.

C’est l’édition génomique sur les lignées germinales humaines qui pose des problèmes techniques, biologiques, éthiques et sociétaux.

  • Sur les plans techniques et biologiques elle comporte des risques qui ne sont pas encore totalement maîtrisés et qui, en l’état actuel de nos connaissances, mettent en danger la survie de l’enfant à naître.
  • Sur le plan éthique et sociétal elle ouvre la porte à l’eugénisme à travers toute une série de manipulations non thérapeutiques possibles, par exemple pour avoir un enfant avec telle couleur des yeux, telle taille, etc. Et on se demande où cette quête de perfection pourrait s’arrêter.

Après les révélations sur la naissance de deux bébés-CRISPR en Chine (voir sur ce site ICI et ICI) et l’émoi et les interrogations que ces révélations ont suscités, il était indispensable qu’une action collective et mondiale soit entreprise dans le but de mettre en place un moratoire sur ce type d’expérimentation.

C’est ce que vient de faire un collectif de 18 scientifiques de 7 pays différents, spécialistes de l’édition génomique aux niveaux technique, biologique et éthique, dans la revue internationale NATURE.  

L’article est intitulé : “Adopt a moratorium on heritable genome editing” est paru le 14 Mars 2019.

 

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Les auteurs

Eric S. Lander, Président et Directeur Fondateur de l’Institut Broad (MIT et Harvard) Cambridge Massachusetts USA,Françoise Baylis, Professeur Université de Dalhousie Halifax Canada,  Feng Zhang, membre de l’Institut Broad (MIT et Harvard), Emmanuelle Charpentier, Institut Max Planck unité de Science des Pathogènes Berlin Allemagne, Paul Berg, Professeur Emérite de l’Université de Stanford Californie USA, et Catherine Bourgain, Bärbel Friedrich, J. Keith Joung, Jinsong Li, David Liu, Luigi Naldini, Jing-Bao Nie, Renzong Qiu, Bettina Schoene-Seifert, Feng Shao, Sharon Terry, Wensheng Wei, Ernst-Ludwig Winnacker.

L’article commence ainsi: Nous demandons un moratoire planétaire sur tout usage clinique de l’édition génomique de lignées germinales humaines (spermatozoïdes, ovocytes et embryons) dont le but serait de créer des enfants génétiquement modifiés. Par “moratoire planétaire” nous n’entendons pas une interdiction permanente. Nous souhaitons plutôt la mise en place d’une structure internationale à côté de laquelle les nations garderont leur pouvoir autonome de décision mais s’engageront volontairement à ne pas approuver de projet clinique d’édition génomique sur les lignées germinales humaines en dehors de conditions particulières (voir dans ce qui suit).

A l’heure actuelle environ 30 nations ont déjà établi une législation qui réglemente et interdit l’édition génomique sur les lignées germinales humaines, et elles pourront soit maintenir ce moratoire, soit décider d’en sortir pour des applications spécifiques. Dans ce cas, elles devront :

  • informer la communauté internationale de leur souhait de rompre le moratoire pour une durée définie,
  • préciser les raisons de leur choix et déterminer par une évaluation transparente si l’application médicale est justifiée,
  • s’assurer qu’un large consensus sociétal aura été obtenu en faveur de l’application.

Ce moratoire ne s’appliquera pas aux recherches expérimentales sur les lignées germinales humaines à condition que ces études ne conduisent pas à l’implantation de l’embryon modifié dans l’utérus d’une mère porteuse. Il ne s’appliquera pas non plus à l’édition génomique dans des cellules somatiques (non reproductives, par exemple cellules de foie ou de peau) humaines pour le traitement de maladies, et pour laquelle le patient aura donné son consentement éclairé, les modifications sur l’ADN générées dans ce cas étant non transmissibles.

 

Le moratoire

A l’issue du premier sommet international sur l’édition génomique en Décembre 2015, le comité d’organisation avait rédigé une déclaration au sujet de l’utilisation de cette technologie. Sur le point concernant la création d’enfants génétiquement modifiés, le document stipulait : il serait irresponsable de réaliser ce type d’application clinique excepté si : i) les problèmes d’efficacité et de sécurité ont été résolus, et ii) un large consensus sociétal a été obtenu sur la pertinence clinique de cette application.

Cette déclaration aurait dû être interprétée comme signifiant qu’aucun essai clinique d’édition génomique sur les lignées germinales humaines ne devrait être entrepris dans le monde. Cependant, les faits suivants montrent que cette déclaration a été inadéquate et insuffisante :

  • Deux premiers enfants (et un troisième est à venir) sont nés en Chine d’embryons génétiquement modifiés (voir sur ce site ici et ici).
  • Plusieurs scientifiques biologistes et médecins étaient apparemment au courant de ce projet, mais n’ont pas pris (ou pas pu prendre) les mesures nécessaires ou adéquates pour le stopper (voir sur ce site ici).
  • L’intérêt pour « l’Homme augmenté » par édition génomique n’a cessé de croitre.
  • Diverses interprétations de résolutions ultérieures (en 2017 et 2018) ont conduit à considérer que le besoin d’un large consensus sociétal sur ces questions n’était plus nécessaire.
  • Finalement, aucune structure n’a été créée dans le but d’instaurer un dialogue international sur l’opportunité, la pertinence et la règlementation clinique de l’édition génomique des lignées germinales. 

Un moratoire mondial et un encadrement adéquat sont donc nécessaires.

 

Considérations techniques. Pour le moment, les problèmes de sécurité et d’efficacité ne sont pas totalement résolus. Notamment, il existe un risque que la modification génétique ciblée sur le gène porteur de la mutation délétère ne soit tout simplement pas réalisée, ou ne soit pas le seul évènement attendu. En effet, il est possible que la modification de l’ADN intervienne sur un (ou d’autres) gène(s) avec des conséquences imprévisibles (effets hors-cible : par exemple, inactivation d’un gène inhibiteur de tumeur, ou remaniement chromosomique) mais bien réelle, notamment en termes de cancer. Ce risque rend inacceptable l’édition génomique sur les lignées embryonnaires.

 

Considérations scientifiques

Les conséquences biologiques à long terme de l’édition génomique doivent être évaluées et comprises. Parmi les modifications génétiques il faut distinguer celles qui ont pour but une correction et celles qui ont pour but une augmentation/amélioration.

Les premières sont destinées à soigner une maladie génétique rare et le plus souvent mortelle et incurable. L’édition génétique consiste alors à corriger/éliminer la mutation délétère responsable de la maladie. En supposant que cette correction soit cliniquement efficace (intervienne sur un nombre suffisant de cellules) et ne comporte pas d’effets hors-cibles, elle est cliniquement bénéfique.

Les modifications génétiques dites d’augmentation ou d’amélioration s’adressent à un champ beaucoup plus vaste. Par exemple il peut s’agir : i) de remplacer des variants génétiques par des variants naturels trouvés dans des populations humaines, ii) d’incorporer de nouvelles instructions génétiques chez des personnes leur conférant une augmentation par exemple de mémoire ou de force musculaire, iii) de conférer des fonctions nouvelles, comme par exemple celle d’avoir la capacité de voir les radiations infrarouges ou de détruire certaines toxines. Ces types d’expérimentations rendront nécessaires des études systématiques sur leurs conséquences de long-terme sur les personnes et l’espèce humaine.

 

Embryon humain au stade 8 cellules

Embryon humain au stade 8 cellules

 

Il existe par exemple un variant génétique naturel dans certaines populations humaines sur le gène SLC39A8 qui décroît le risque d’hypertension ou de maladie de Parkinson. Mais dans le même temps, ce variant peut augmenter le risque de maladie de Crohn, de schizophrénie ou d’obésité.

Un autre exemple est celui de l’édition génomique pratiquée par le Dr Jiankui He pour créer les deux bébés-CRISPR en Chine. Afin d’éviter aux deux petites filles le risque d’être atteintes du SIDA dont le père était porteur, l’édition génomique de leurs embryons a consisté à inactiver le gène CCR5, porte d’entrée naturelle du virus du SIDA dans l’organisme. Cela paraît bénéfique dans un premier temps. Sauf que, l’inactivation de CCR5 a des conséquences négatives sur d’autres infections, notamment par le virus West-Nile et le virus de la grippe. De plus, un lavage de sperme aurait été tout aussi efficace pour éviter la transmission du SIDA aux deux enfants, et sans le moindre risque.

 

Considérations médicales 

Toute application clinique de l’édition génomique clinique devra être entreprise dans des cas extrêmes étant donné le stade encore trop précoce de cette technologie. Ainsi les modifications génétiques dites d’augmentation sont bannies à ce stade des recherches. Restent les modifications de correction. Un premier point qui bénéficie d’une large acceptation populaire est d’utiliser l’édition génomique sur les lignées germinales pour éviter qu’un enfant ne naisse avec une maladie génétique transmise par un ou les deux parents. Cependant, la fécondation in vitro (FIV) coupée au diagnostic préimplantatoire (DPI) permet déjà d’éviter cette éventualité. Le problème est que dans de nombreux cas, les membres du couple ne savent pas qu’ils sont porteurs d’une mutation délétère dans leur génome. Ici encore, cette situation pourrait être évitée par un accès en routine au séquençage du génome de deux parents. Mais le couplage FIV-DPI n’est pas non plus fiable à 100%. Dans certains cas, la FIV ne va pas marcher (mère âgée de plus de 40 ans, terrain génétique, etc.). Dans d’autres cas, les embryons ne résisteront pas à l’épreuve du DPI et mourront avant de s’être développés. Dans d’autres cas encore, il n’y aura pas suffisamment d’embryons pour effectuer ces tests. Dans d’autre cas enfin, tous les embryons générés par FIV et testés par le DPI portent la mutation.

Alors dans quel cas cette technologie peut-elle être appliquée ?

Il existe une toute petite fraction de couples qui entrent dans cette catégorie. Les couples chez qui l’un des deux parents est homozygote pour une mutation dominante conduisant à une maladie potentiellement mortelle (par exemple, la maladie de Huntington), ou les couples chez qui les deux parents sont homozygotes pour une mutation récessive pouvant conduire à une maladie potentiellement mortelle (par exemple la maladie de Sanfilippo). Voir sur ce site le dossier : Maladies rares. Dans ces cas, 100% des enfants à naître seront malades. Ces rares couples représentent les seuls cas pour lesquels une édition génomique au niveau de l’embryon serait acceptable car représentant la seule thérapie leur permettant d’être génétiquement parents de leurs enfants. Ici, les nations devront décider si elles acceptent cette thérapie ou si elles privilégient d’autres solutions (adoption, mère porteuse, etc.).

 

Considérations sociales, éthiques ou morales 

Quelles que soient les considérations précédentes, les applications cliniques de l’édition génomique devront être réalisées dans le cadre d’un consensus sociétal général du fait que cette technologie permettra d’altérer des aspects fondamentaux de l’humanité dans un but particulier. Voici quelques exemples de points à prendre en compte :

  • des personnes porteuses de mutations ou de maladies génétiques pourraient se sentir rejetées ou discriminées
  • les parents pourraient être soumis à des pressions pour améliorer la qualité de vie de leurs enfants
  • les enfants dont l’ADN a été modifié pourraient souffrir de troubles psychologiques
  • des groupes religieux pourraient mal accepter l’idée que des modifications aient été apportées à l’œuvre du « Créateur »
  • l’accès à cette technologie (qui sera coûteuse) pourrait exacerber les inégalités
  • les modifications génétiques pourraient conduire à la création de sous espèces humaines
  • ces modifications génétiques pourraient à long-terme avoir des effets délétères sur les personnes concernées
  • ces modifications génétiques ne pourraient être éliminées de la population humaine que dans la mesure où leurs porteurs accepteraient de ne pas avoir de descendance ou de subir un traitement génétique évitant la transmission.

 

Moratoire : le cadre

Les prises de décisions sur l’édition génomique concernant son interdiction ou son acceptation et ses applications possibles pourraient prendre plusieurs décennies. A ce stade, aucun argument ne doit être ignoré. Il doit être clair qu’en règle générale l’édition génomique sur les lignées germinales, quelles qu’en soient les raisons, doit être protégée par une ligne infranchissable. Alternativement par exemple, des nations pourraient permettre la « correction » génomique pour les couples n’ayant pas d’autres moyens d’avoir des enfants biologiques, mais ne permettre aucune forme génétique « d’augmentation ou d’amélioration ». En tout état de cause, les décisions ne pourront être prises par les seuls scientifiques, médecins, hôpitaux, sociétés médicales ou scientifiques savantes, etc.

Quelle forme pourrait revêtir la structure au sein de laquelle ces décisions seraient prises ?

Nous ne pensons pas que les organismes de règlementation (comme la FDA par exemple) soient pertinents dans ce cadre car leur domaine d’intervention ne concerne que la vérification de l’innocuité et de l’efficacité des traitements thérapeutiques et non s’il est sage ou judicieux de les utiliser.

Nous ne pensons pas non plus qu’un traité international trop rigide bannissant l’édition génomique serait pertinent étant donné le fait que certaines applications (« correction » génomique), mais pas toutes (« augmentation » génomique), pourraient être admises. Par exemple l’initiative de l’UNESCO de créer une convention interdisant le clonage humain a échoué du fait des difficultés d’obtenir un accord précis pour distinguer le clonage reproductif du clonage thérapeutique permettant de soigner une personne déjà existante.

Nous pensons que chaque nation doit s’engager de façon claire et volontaire à interdire toute application de l’édition génomique sur les lignées germinales à moins que des conditions particulières soient remplies (« correction » par exemple).

 

Moratoire : l’engagement

Les gouvernements devraient déclarer publiquement qu’ils ne permettront pas l’utilisation en clinique de l’édition génomique pour une période clairement définie. Une durée de cinq années paraît raisonnable. Après cela, chaque nation pourra choisir de permettre une ou plusieurs applications de l’édition génomique, mais uniquement après avoir satisfait aux exigences suivantes.

  1. Informer sa population pendant une période de deux années sur son intention de permettre une application et engager des discussions nationales et internationales sur les arguments pour et contre cette application.
  2. Vérifier par un processus d’évaluation aux plans technique, scientifique, médical, sociétal, éthique et moral que l’application est justifiée.
  3. S’assurer qu’il existe au sein de la nation un large consensus sociétal sur l’acceptation ou le refus de recourir à l’édition génomique sur les lignées germinales et sur la pertinence de l’application proposée.

Dans cette tâche difficile pour les gouvernements, un partenaire utile pourrait être l’Observatoire Mondial de l’Edition Génomique, un réseau d’organisations et d’individus permettant de diffuser l’information et faciliter les discussions au sein des nations et entre les différentes cultures. Dans cette structure, un groupe de coordination pourrait prendre en charge tout ce qui concerne le présent moratoire. Ce groupe pourrait être créé à l’initiative de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ou d’un groupe de nations souhaitant coopérer sur le sujet. Le rôle du groupe de coordination serait de donner aux nations et gouvernements des informations objectives sur les avancées de l’édition génomique par la diffusion régulière (peut-être chaque deux ans) de rapports scientifiques, médicaux, éthiques et sociétaux. De tels groupes existent déjà dans des domaines tels que l’atome et la radioactivité, les forêts, les catastrophes naturelles, la biodiversité, et le changement climatique. Deux sous-groupes pourraient être créés, l’un consistant de spécialistes des aspects techniques, scientifiques et médicaux et l’autre de spécialistes des aspects éthiques, sociétaux et moraux. Il serait également essentiel d’inclure dans ce groupe de coordination des représentants de malades/handicapés et leur famille, et de communautés défavorisées, marginalisées, civiles et religieuses.

 

Moratoire : justification

Nous sommes conscients du fait que la cadre de ce moratoire est critiquable dans la mesure où il est basé sur une approche de volontariat et non sur une obligation formelle. Cependant, l’intérêt de ce cadre est d’encourager les nations à la transparence, à l’engagement public, à la consultation internationale et à des prises de positions politiques au sein de leurs propres frontières. Ce cadre permettrait aux nations de dissuader un pays qui aurait décidé de pratiquer l’édition génomique dans des conditions non acceptables et, éventuellement, permettrait aussi de mettre à l’index toute nation qui refuserait d’appliquer ou ignorerait les recommandations définies ci-dessus.

Dans ce cadre, il est indispensable que les acteurs majeurs du domaine, hôpitaux et cliniques spécialisés dans les techniques de reproduction, instituts de recherche, associations de professionnels, chercheurs, médecins, s’engagent publiquement à ne pas entreprendre de projets de recherches cliniques sur l’édition génomique des lignées germinales sans en avoir informé, en toute transparence (et en respectant la législation spécifique), les autorités nationales et internationales et à dénoncer tout projet dans ce sens qui n’aurait pas respecté les règles en vigueur.

Nous reconnaissons qu’un tel moratoire va induire une couche juridico-médicale supplémentaire très lourde dans la mise en place des projets de recherche clinique. Mais c’est le prix à payer. Car si ce moratoire n’est pas respecté, les risques encourus par les patients, ajoutés à celui d’une perte de confiance du grand public pour l’édition génomique, seront bien pires.  

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Date de dernière mise à jour : 14/04/2019